09.04.2012

Une averse napolitaine (24 – 31 juillet 2011)

- Epilogue -

« Naples est un Pompéi qui n'a jamais été enseveli. Ce n'est pas une ville : c'est un monde » - Malaparte, La peau.


VIVA IL CAOS !

Palazzo Carafa di Maddaloni

« J'adore ces palais napolitains, la façade qui s'effrite ou qui n'a jamais été finie, les balcons qui pendent dans le vide devant de fausses fenêtres, la cour aux pavés disjoints rongés par la mousse... », Dominique Fernandez, Porporino ou les mystères de Naples (Ed. Grasset).

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- « Tu es belle...oui, belle ! », dit-il, faisant mine de me sonder longuement au fond des yeux, le visage entre les mains.

Depuis que je suis seule, sans plus de compagnons en travers de la voie, Alberto me sort le grand jeu. Les premiers jours, il me prend la main, refusant de me la rendre que je prenne mon petit-déjeuner. Aujourd'hui, il me caresse la joue et me fait des compliments, avant de me conduire admirer le vaste salon de musique et la suite nuptiale de l'auberge, dont il n'est pas peu fier. Alberto m'explique que c'est pour son fils musicien qu'il a acheté l'hôtel, tout en essayant de m'entrainer, sans en avoir l'air, vers le grand lit à baldaquin !

L'hôtel se trouve au premier étage du palais Carafa di Maddaloni dont la belle bâtisse chargée d'histoire a déterminé mon choix. Nulle part, il n'était question de travaux de restauration. Le palais est entièrement recouvert d'échafaudages et de bâches qui plongent l'hôtel dans une pénombre permanente. Dès sept heures, des ouvriers s'activent derrière les fenêtres de ma chambre en chantant des airs napolitains, couverts par le vacarme des engins. Une sorte d'énorme pulseur, installé dans la cour transformée en dépôt de gravats et de matériels de chantier, tourne à plein régime. J'ai pris le parti d'en rire. Cette situation n'a pas que des inconvénients. La plupart des touristes ont déserté l'hôtel. Plongées dans le silence, les nuits sont propices au repos. Divisé en appartements au XIXe siècle, endommagé par les bombardements alliés, éprouvé par le tremblement de terre de 1980, le Palazzo Carafa di Maddaloni méritait bien une réfection.

Erigé au XVe siècle, le palais était la demeure de Diomede di Carafa (1407 – 1487), comte de Maddaloni, éminent représentant de la cour aragonaise, qui en fit un écrin pour sa collection de marbres antiques. Statues, reliefs sculptés, inscriptions, cippes et colonnes l'agrémentaient. Tout a été perdu sinon une gigantesque tête de cheval en bronze. Cette pièce remarquable trônait au centre de la cour. Attribuée à Donatello, elle fut offerte à Diomede par Laurent le Magnifique (1449 – 1492). Diomede, plus proche conseiller du roi Ferdinand (1423 – 1494), honora ce geste à forte connotation politique, en plaçant le présent à une place de choix, au centre de la cour, dans l'axe du grand portail du palais par où entraient ses visiteurs. Le bronze a rejoint la station Museo de la ligne 1 du métro napolitain, baptisée Metro dell'Arte pour exposer des œuvres d'art dans chacune de ses quinze stations. Une copie en terre cuite, pour l'heure invisible, a remplacé l'original dans la cour du palais délabré.

Au XVIIe siècle, les descendants de Diomede entreprennent de grands travaux. Cosimo Fanzago (1591 – 1678), un des plus grands architectes et sculpteurs de Naples, est appelé. Il dote le palais d'une majestueuse porte baroque, d'une loggia et d'un escalier monumental, auxquels l'entreprise commissionnée par les services de la préservation du patrimoine s'active à redonner leur lustre d'antan. Au XVIIIe, le peintre napolitain Fidele Fischeti (1734 – 1789) enrichit les pièces de l'étage noble de fresques. Il y a quelques mois, Alberto constate une grande auréole au plafond d'un couloir de l'hôtel. Il grimpe les marches de l'escalier du palais quatre à quatre pour signaler au propriétaire du second, la fuite. Curieux comme une pie, Alberto espère être invité à entrer. Il a entendu parler d'un opéra privé, antérieur au théâtre San Carlo. Le voisin, un vieux célibataire craintif, le reçoit sur le pas de la porte, celle-ci prudemment rabattue sur ses trésors. J'ai beau fouiller tous les guides, je ne trouve aucune mention d'un tel théâtre. Il s'agit, plus vraisemblablement, de la salle Maddaloni, également référencée sous le nom de Salla delle Feste, dont le plafond est l'oeuvre de Fischeti. Inutile d'espérer l'apercevoir ! J'apprends que la salle Maddaloni a servi de salle de concert jusqu'au XXe siècle. Du XVIIe au XVIIIe, concerts, sérénades, oratorios, opéras dont l'aristocratie napolitaine était si friande, s'y donneront. En 1734, Pergolèse (1710 – 1736), au service du septième duc de Maddaloni, Marzio Domenico Carafa (? - 1748), y créera des motets. Au début du XXe siècle, les pianistes Wilhelm Backhaus (1884 – 1969) et Vladimir Horowitz (1903 – 1989) s'y produiront. Pour Alberto, et plus encore Dario, son fils, les murs du vieil édifice résonnent encore du souvenir des notes de ces grands musiciens. En organisant, chaque printemps, un festival de musique de chambre à l'hôtel, Dario perpétue la tradition musicale du vieux palais.

Alberto a mis, en plus de ses économies insuffisantes d'une vie de labeur dans l'hôtellerie à l'étranger, toute sa force de persuasion, pour arracher la signature à la propriétaire de l'appartement du premier. Il voulait la sécurité de ce toit pour ce fils pianiste. A trente cinq ans, Dario n'est toujours pas marié, ce qui préoccupe son père plus qu'il ne veut bien l'admettre. Mais, le vieil homme s'est fait une raison. Sans y croire tout à fait, il tient le début d'une explication. A dix ans, Dario est tombé amoureux d'une violoniste japonaise en herbe. Malgré les serments échangés, la petite geisha a fini par oublier notre jeune virtuose. Dario ne se serait jamais remis de cette déception sentimentale par trop précoce ! « Ah, l'amour et ses tourments... », soupire Alberto en me faisant les yeux doux ! Sur ces entrefaites, il insiste pour me montrer les photos de son voyage en Inde : une succession de portraits de jolies jeunes femmes en saris chatoyants sur fond de Taj Mahal totalement flou ! Dario, le fils si peu ressemblant, ferait-il mentir l'adage ?


Cupides Romains !

« Everybody takes a rest around here but me ! », paroles du personnage du guide du musée archéologique devant la statue d'Hercule dans Voyage en Italie de Roberto Rossellini (1953).

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En chemin vers le musée archéologique, j'aperçois au loin Alberto assis au pied de la statue, piazza Dante, prenant le frais du matin en compagnie de quelques amis. Je prends garde de ne pas être aperçue, anticipant leurs avances de vieux Casanova incorrigibles et mon embarras. Je traverse sans trop de peine la grosse artère de la via Pessina, pour me cacher parmi les passants sur le trottoir d'en face. La circulation est déjà dense.

Je n'ai pas compris d'emblée comment m'y prendre pour franchir le flux ininterrompu des voitures klaxonnantes. La marche à suivre se dérobe au piéton qui s'en remet aveuglément au feu rouge. Le conducteur napolitain répond à d'autres lois. A travers l'anarchie de prime abord, le mode d'emploi ne se révèle, peu à peu, qu'à l'observateur attentif. D'un signe de la tête ou de la main, le piéton napolitain fait connaître ses intentions, tout en faisant montre de détermination en s'avançant. Il est important de ne pas hésiter. A ce signal et comme par enchantement, la circulation ralentit suffisamment pour lui laisser le temps de traverser. Ce pas de deux urbain donne une impression de fluidité, pour le moins inattendue. Déjà, le piéton que je suis tire une certaine fierté de son habileté. A une suédoise qui se plaignait du chaos napolitain, Alberto répondit un « viva il caos » jubilatoire !

Avant d'aller à Pompéi, il faut voir le musée archéologique de Naples. Le musée est Pompéi, plus que Pompéi elle-même. Pompéi sous la lave, avec ses maisons habillées de leurs fresques et encombrées de leurs chefs-d'œuvre.

Sur le site de la ville déterrée, il faut mettre l'imagination à contribution, ce qui n'est pas toujours aisé tant on est distrait par la foule des visiteurs. A Pompéi, on croise le monde entier. On y parle toutes les langues. On entend aussi ce pauvre anglais que la puissance économique américaine a su imposer partout, comme l'Empire romain, le latin. Peut-être demain parlerons-nous un sabir de chinois ? Qui le sait ? J'entends Alberto me raconter qu'il a voulu apprendre la langue des Américains, débarqués en 1943. Il avait quatorze ans et gagnait sa pitance en travaillant comme ouvrier. L'école n'était déjà plus qu'un souvenir. Alberto a fini par trouver un professeur. Devant les lacunes du jeune homme, ce dernier lui a suggéré de commencer par l'apprentissage de l'italien avant de se lancer dans les complications de l'anglais. Les velléités d'Alberto n'y ont pas résisté !

C'est en français que Raffaelo vend ses services. Raffaelo est guide, de l'espèce que décrit Théophile Gauthier dans sa nouvelle Arria Marcella, qui vous prend plutôt que le contraire. Il nous extirpe, une famille de québécois et ses trois enfants, trois étudiantes de Charleroi, deux tourtereaux parisiens et moi-même, de la queue bigarrée qui s'étire interminable devant les caisses à l'entrée. Ainsi composé, notre petit groupe francophone se met en marche vers le forum. A mi-chemin, Pauline, l'une des trois Belges, s'approche de moi l'air préoccupé, et me demande à voix basse avec son accent wallon prononcé, si je comprends quoique ce soit aux propos de Raffaelo. Plus tard, je croiserai le timide couple de Français, cherchant dans leur guide vert les explications qu'ils ont manifestement manquées. Seuls les Québécois semblent s'accommoder des expressions idiomatiques et de l'accent chantant de Raffaelo, qui s'est pris d'affection pour les enfants. Trop pâlots à son goût, il se propose déjà de les emmener chez lui à la mer. Au milieu des ruines, Raffaelo nous parle économie. A ce stade, nos trois étudiantes belges ont complètement décroché et gloussent à chacune de ses paroles. Raffaelo s'indigne de la cupidité des riches Romains. Ayant réussi à s'arroger le monopole du commerce en Méditerranée, les Romains accumulèrent d'immenses fortunes, aussi indécentes que celles des actionnaires des entreprises du CAC 40 aujourd'hui ! Ils n'en avaient jamais assez ! Restent les trésors découverts sous la lave, qu'ils avaient accumulés. Pouvaient-ils imaginer une chose pareille, ces cupides patriciens ? Qui l'aurait pu ? Le poète latin Stace, lançait déjà après l'éruption : « Les siècles futurs pourront-ils croire […] que des villes et des populations sont englouties sous leurs pieds et que les campagnes de leurs ancêtres ont disparu dans une mer incendiée ? » (Slives, Livre IV). Je porte mon regard vers le Vésuve et ses deux cratères affaissés, dont la silhouette se découpe à l'ouest, tentant de me représenter la menace. La « montagne », comme on l'appelle ici, a aujourd'hui la placidité d'un auguste vieillard !

A Naples, deux choses peuvent attendre, m'apprend Alberto au moment de régler ma note : mourir et payer ! « Mannaggia 'a morte ! », maudite soit la mort, entend-on au détour des ruelles où les commerçants ont coutume de faire crédit. « On a tout le temps ! », répète-t-il en me proposant un café que je refuse poliment, certaine que la compagnie aérienne ne l'entend pas de cette oreille.

Mon séjour touche à sa fin. L'expérience de Naples est sans doute la plus forte de toutes mes expériences italiennes jusqu'ici, la vision de Noto, des temples grecs d'Agrigente et peut-être celle d'une petite colonne à Syracuse mises à part. Pourquoi l'immense métropole avec sa zone urbaine de près de cinq millions d'habitants, sa densité de plus de 8500 habitants au km2, ses contrastes violents où l'horrible côtoie le beau et le beau l'horrible, comme le soulignait déjà Goethe dans son Journal napolitain, est-elle la ville où je me sens le mieux ? Peut-être parce qu'elle est la dernière métropole plébéienne, comme le notait Pasolini ? Parce que les Napolitains ont décidé de rester ce qu'ils étaient, quitte à en mourir, notait-il encore ? Parce que, comme l'écrit Jean-Noël Schifano dans ses Chroniques napolitaines, « Races, religions, philosophies, mœurs : à l'instar des quatre éléments qui se fondent en une bouleversante coulée tectonique, apocalypse palpable, l'homo napolitanus porte en lui toutes les cruelles et fécondes et fascinantes effusions des siècles : et son sang les charrie, pulsant d'Orient en Occident, de Grèce en Espagne, de Christos en Osiris, de Priapos en Petrus ; et d'Homère en Virgile, de Gesualdo en Scarlatti, de Vico en Basile, d'atellanes en Pulcinella, de Tibère en Pedro de Tolède, dixième des soixante vice-rois, de Ribera l'Espagnolet en Gemito le Grec, de tombeaux de Sirènes en cercueils de princes aragonais, du trapèze sibyllin de Cumes en plateresques obélisques – coulée unique où chavirent les enfants de Naples, à la chair lourde, au rire fou et aux ailes de feu » ?